L’entretien de Chris DRURY a été réalisé par Jean-Marc BARROSO, commissaire de l’exposition « JUMIÈGES – À CIEL OUVERT  » à l’automne 2012, alors que l’artiste venait de concevoir son projet, lors de sa résidence à l’abbaye de Jumièges.

CHRIS DRURY, « Window on Blood and Water » (« Fenêtre sur Sang et Eau »), 2013, Jumièges

Simulation de l'oeuvre

Jean-Marc BARROSO : Qu’est-ce qui vous a frappé, en découvrant  le site de l’abbaye de Jumièges?

L'arc roman monumental de l'abbaye de Jumièges qui a inspiré Chris DRURY. Photo J.M.Barroso

Chris DRURY : D’emblée j’ai été  attiré par les fenêtres romanes, de forme identique,  qui transpercent les murs…puis j’ai été attiré par cette forme immense, ce grand rectangle surmonté d’un arc en plein cintre…on imagine  immédiatement  la lumière qui se déverse par ces ouvertures. Ces  formes se projettent maintes fois  sur le sol,  et contribuent  à définir  l’empreinte de l’édifice. On  prend la mesure de son ampleur. Tout cela me paraît essentiel. Et l’on pense à l’eau. Mais je pense également que la forme de l’arc en plein cintre est comme une fenêtre,  une fenêtre qui ouvre  sur quelque chose, sur les mouvements de  l’eau, car nous sommes ici très près de la Seine. Nous avons donc ce mouvement de l’eau, mais  toute chose est traversée par le mouvement de l’eau, mouvement   qui se  reproduit dans notre corps,  à l’échelle d’un microcosme, dans la façon dont le sang coule dans notre corps, dans notre cœur : le sang coule en adoptant la forme d’un vortex. On peut observer cela dans l’eau, dans le fleuve, dans les nuages, et  dans le corps humain, dans la manière dont le sang est pompé. Et, très vite,  le sang,  l’eau,  le vin, évoquent la tradition chrétienne.

Ensuite j’ai cherché un matériau. La première chose que j’avais remarquée sur la route, avant d’arriver à l’abbaye, c’étaient ces gros tas de bûches que les gens brûlent en hiver. J’ai pensé que c’était là un matériau adéquat.  Une bûche est une unité. Je peux me servir d’une unité, et la multiplier. Je peux créer un modèle à partir d’une unité. D’énormes tas  de bûches se trouvaient ici, à l’abbaye. Un matériau  immédiatement disponible. Ce bois  a des couleurs intéressantes.

Je projette donc d’utiliser la forme de cette fenêtre,  cette ouverture monumentale, de la coucher au sol, la rendre plane. Et comme j’avais été frappé par cet immense arc en plein cintre, j’ai pensé que, prendre cette forme à l’échelle exacte,  la poser au sol, la remplir du mouvement que dessinent  à la fois l’eau, le sang et le cœur,   permettrait d’établir  une harmonie parfaite avec ce site.

JMB : Vous attendez donc que cette forme exprime quelque chose de fort, plein de dynamisme…

C.D. : Oui, car cette forme est très massive, et bien délimitée. À l’intérieur de cette forme existe ce mouvement dynamique et très puissant. Cette forme est placée au sol, elle est entourée par du gazon bien vert. De même, quand on regarde la Seine, on voit que la forme du fleuve est enserrée par d’immenses falaises ;  l’eau y forme un dessin chaotique.

JMB : Comment souhaiteriez-vous que le visiteur appréhende,  s’approprie votre travail, sur le plan physique, et mental ?

CD : L’emplacement que nous avons choisi pour installer l’œuvre est le jardin en terrasse. En effet, lorsqu’on  le surplombe, et que l’on regarde vers la droite, on voit aussitôt l’abbaye qui se dresse avec son  immense arc en plein cintre. Il y a un lien immédiat qui s’établit entre cette forme très puissante au sol et l’abbaye. (…)

"Window on Blood and Water" en cours d'installation - Photo J.M. Barroso

 

JMB : Avez-vous déjà travaillé dans des sites comparables, des sites patrimoniaux d’exception, chargés  d’histoire, de spiritualité, de turbulences de toutes sortes ?

CD : Oui, j’ai travaillé dans des sites historiques. De fait, en 2012 en Suisse, dans un château qui a une histoire similaire.  Et c’est extrêmement passionnant, car on y travaille sur différents plans : l’histoire du site, son histoire humaine, l’histoire de son environnement, son lien avec l’environnement.   L’abbaye de Jumièges est près de l’eau, ce qui explique en partie pourquoi je fais cette œuvre  à partir de l’eau.  L’eau crée des liens forts, car nous sommes tous reliés à l’eau,  nous sommes tous en partie formés de  liquide. Et j’aime tout particulièrement ces différents niveaux. C’est très enrichissant de travailler avec un lieu qui a une telle profondeur et autant de niveaux de lecture. Il y a eu tant de pertes ici… Ce lieu a été totalement ou partiellement reconstruit, tant d’événements violents s’y sont déroulés.

JMB : Est-ce à dire que, chaque fois que vous arrivez sur un site, vous essayez de faire une démonstration et d’obtenir ce que vous voulez, à savoir, le liquide, la dynamique, le vortex ?

CD : Oui. Le concept qui préside à  « Normandie impressionniste  2013 » est l’eau.  Je m’adapte à l’eau. J’ai été immédiatement inspiré par l’eau, car il se trouve que j’ai créé de nombreuses œuvres à partir de l’eau. C’est un élément qui m’est très familier. De plus, l’eau est reliée au sang, entre autres. Je peux donc utiliser ce que j’ai déjà utilisé dans des contextes différents. Mais, mis dans un contexte nouveau, cela devient une œuvre totalement nouvelle : un nouveau défi dans un nouveau lieu. Par conséquent, tout dépend  du contexte et de la manière dont vous disposez les éléments. Tout doit être juste : le contexte, le matériau,  l’échelle, l’idée, le lieu, etc.. Ainsi, l’œuvre créée à Jumièges s’intitule « Fenêtre sur sang et eau » (« Window on blood and water »).

JMB : Revenons sur vos expériences initiatiques, en somme : que pouvez-vous me dire aujourd’hui des longues marches que vous faisiez avec Amish Fulton ? Sont-elles encore des souvenirs marquants pour vous ?

CD : Oui, bien sûr, avec Amish… Comme vous le savez, des années durant, j’ai effectué de longues marches de par le monde. Moins ces dernières années, car je suis pris par des projets très spécifiques, mais je continue à vouloir sortir, à vouloir simplement me promener quelque part, sans contrainte. Tout simplement pour marcher. Et en ce moment j’en ai très rarement la possibilité, je suis trop occupé à faire d’autres choses.

JMB : Je crois savoir que vous lisez des ouvrages  sur la marche…

CD : Oui, des livres sur la marche… mais je ne fais pas d’œuvres sur la marche. Je crois que la marche nous permet de penser avec notre corps. Car nous pensons tous trop avec nos têtes. Et je crois que, quand on marche, on pense avec son corps, avec ses pieds, c’est comme quand on fait quelque chose avec ses mains, on pense avec ses mains. Ainsi, on capte les choses instinctivement, on comprend les choses instinctivement avec tous ses sens. Mais  quand  vous pensez  juste avec la tête, c’est fichu ! Ce n’est pas très bon.

JMB : Vous considérez-vous comme un artiste de land art ?

CD : Pas vraiment. Dans la mesure où c’est  réducteur. Car être un artiste de land art suppose que l’on doive produire une œuvre sur la terre. Mais lorsqu’on considère la nature, c’est une chose si immense ! Je veux dire par là que nous faisons partie de la nature nous-mêmes. Et tout ce que nous faisons est nature. Prenons le cas du scientifique : un scientifique considère  la nature sous un angle différent de celui de l’artiste. Mais  il s’agit dans les deux cas  de la Nature.  C’est une chose extrêmement complexe. Être simplement un artiste de land art, c’est trop réducteur. Je veux pouvoir faire des films si j’en ai envie. Je veux pouvoir créer avec un ordinateur, si l’information provient de cette source. Voilà ce que je veux faire.

JMB : Pouvez-vous me dire ce que vous pensez du land art aujourd’hui ? Est-ce un mouvement exclusivement lié aux années soixante ?

CD : Oui. Cela vous ramène à Richard Long, à Smithson et à tous ces artistes. Je pense que ce mouvement s’est ramifié en plusieurs branches de nos jours. Il y a des artistes qui travaillent avec la terre, mais il y a des artistes qui  travaillent avec la terre en se servant de  tous ces nouveaux moyens. Et ils n’aimeraient pas être considérés comme des artistes de land art. D’ailleurs, je n’ai jamais rencontré un artiste de land art qui veuille être considéré sous cette étiquette !

Traduit, réalisé par J.M.B., tous droits réservés

« JUMIÈGES – À CIEL OUVERT »

(Exposition organisée par le Conseil général de Seine-Maritime )

27 avril – 31 octobre 2013

Abbaye de Jumièges – 24, rue Guillaume le Conquérant -76480 Jumièges

tous les jours jusqu’au 15 septembre : 9h30 – 18h30

à partir du 16 septembre : 9h30 – 13h et 14h30 – 17h30

tél. 02 35 37 24 02

www.abbayedejumieges.fr

www.normandie-impressionniste.fr